Vie affective et sexuelle en institution : pourquoi toute l’équipe doit être impliquée
Quand on parle de vie affective et sexuelle en institution, une question revient souvent : qui doit s’en occuper ?
La psychologue ? L’infirmière ? Le médecin ? Le sexologue ?
Ma réponse est assez simple : tout le monde.
Bien sûr, certains professionnels ont des compétences spécifiques et peuvent intervenir lorsque la situation le nécessite. Mais une personne accompagnée ne rencontre pas uniquement des psychologues ou des infirmières. Elle croise des éducateurs, des enseignants, des professionnels de l’accueil, des maîtresses de maison, des veilleurs de nuit et bien d’autres personnes.
Elle peut donc poser une question à n’importe lequel d’entre eux.
C’est précisément à partir de cette réflexion qu’est née, en 2023, la formation « Pas à Pas », au sein de l’IMPro de Morhange, établissement du CMSEA – Comité Mosellan de Sauvegarde de l’Enfance, de l’Adolescence et des Adultes.
J’avais accompagné cet établissement pendant plusieurs années, notamment autour de la vie affective et sexuelle des personnes en situation de handicap. Au moment de mon départ pour la Suisse, une idée a émergé : transmettre mon expérience à des professionnels afin qu’ils puissent ensuite former leurs propres collègues et faire vivre cette dynamique dans la durée.
Le projet s’est construit avec l’équipe et la direction. Le référentiel que j’avais proposé dès 2014 a notamment été retravaillé collectivement pour devenir plus lisible, plus concret et plus facilement transmissible.
Quelques années plus tard, j’ai retrouvé une partie de cette équipe à Châtel pour enregistrer un podcast consacré à cette aventure.
Bénédicte, psychologue, Rémi, enseignant, Stéphanie, psychologue, Muriel et Marine, infirmières, ont accepté de raconter leur expérience, leurs doutes et ce que cette formation a changé dans leur pratique.
Nous avons aussi beaucoup ri, marché, discuté et partagé de bons moments. Parce que la transmission peut être sérieuse sans être austère.
Et je crois que cette convivialité s’entend dans le podcast.
La sexualité ne s’arrête pas à la porte de l’institution
Les personnes accompagnées ont une vie affective et sexuelle. Elles peuvent tomber amoureuses, ressentir du désir, se poser des questions sur leur corps ou chercher à comprendre leurs émotions.
Pourtant, dans les institutions, la sexualité reste parfois un sujet délicat.
Ce n’est pas forcément par manque de volonté. Les professionnels peuvent surtout manquer de repères ou craindre de mal faire. Ils peuvent aussi se demander s’ils sont légitimes pour répondre.
C’est justement ce que l’équipe de « Pas à Pas » a voulu faire évoluer.
L’objectif n’est pas de transformer chaque professionnel en spécialiste de la sexualité. Il s’agit plutôt de permettre à chacun d’accueillir une demande, d’adopter une posture professionnelle et de savoir orienter si nécessaire.
Pourquoi est-ce si important ?
Parce qu’un jeune peut choisir son interlocuteur en fonction de la relation de confiance qu’il entretient avec lui. Une maîtresse de maison peut ainsi devenir une personne ressource, même si elle n’a pas de formation spécifique en sexualité.
Si sa seule réponse est « je ne sais pas, va voir quelqu’un d’autre », le jeune peut finalement se demander s’il a posé une question déplacée.
Il peut alors se taire.
Et c’est précisément ce que nous voulons éviter.
Former toute l’équipe pour créer une culture commune
Environ 60 professionnels ont participé à la formation « Pas à Pas », soit une grande partie de l’équipe.
Les métiers sont volontairement mélangés. Cette diversité est essentielle, car chacun observe les personnes accompagnées à partir de sa propre place.
Un éducateur ne voit pas forcément un jeune comme un enseignant. Une maîtresse de maison peut avoir une relation particulière avec lui. Un professionnel qui intervient dans les transports peut également observer des choses que d’autres ne voient pas.
Ces regards ne s’opposent pas. Ils se complètent.
Former ensemble permet donc de construire un référentiel commun, sans demander à chacun de devenir une copie conforme de son collègue.
C’est une distinction importante.
Nous avons tous nos personnalités, nos expériences et nos sensibilités. En revanche, nous avons besoin de repères professionnels communs.
Si une même question reçoit cinq réponses différentes selon la personne rencontrée, l’accompagnement peut rapidement perdre en cohérence.
La formation permet donc de travailler une posture commune : que dit le cadre ? Que demande réellement la personne ? Quelle est ma place ? Et vers qui puis-je l’orienter si nécessaire ?
La loi, le corps et la relation : trois repères essentiels
La loi constitue un premier repère. Elle permet de vérifier le cadre et de savoir ce qui est possible.
Le corps constitue le deuxième. Il faut pouvoir parler d’anatomie, de santé, de sensations et de transformations corporelles.
Enfin, il y a la relation. Elle comprend les émotions, le désir, l’intimité, le consentement et la manière dont chacun se situe avec l’autre.
Ce référentiel ne donne pas une recette pour chaque situation.
Il sert plutôt de boussole.
Il permet surtout de mettre davantage d’objectivité dans l’accueil d’une demande et de limiter le poids de nos propres représentations.
Car nous avons tous une histoire, une éducation et des convictions.
Le professionnel doit pouvoir en avoir conscience sans les imposer à la personne accompagnée.
Parler de sexualité, c’est aussi parler du corps
C’est un aspect que je trouve particulièrement important.
Nous pouvons avoir beaucoup de connaissances théoriques et pourtant être mal à l’aise avec certains mots.
Or, comment accompagner une personne qui nous questionne sur son corps si nous-mêmes avons du mal à le nommer ?
Dans la formation, nous travaillons donc aussi sur l’anatomie et le vocabulaire.
Un petit jeu permet notamment aux professionnels de retrouver les différentes parties de l’appareil reproducteur à partir de définitions. Cela peut sembler très simple, mais les réactions montrent souvent que certains termes ne sont pas si faciles à utiliser.
Pourtant, nommer permet de comprendre.
Nommer permet aussi de poser une question précise et de demander de l’aide.
Pour certaines personnes ayant une déficience intellectuelle, cette précision est encore plus importante. Les supports visuels, les vidéos ou les outils pédagogiques peuvent faciliter la compréhension.
La sexualité ne peut donc pas être réduite aux risques, à la contraception ou aux infections sexuellement transmissibles.
Elle concerne le corps, mais aussi le désir, les émotions, les relations, l’intimité et le plaisir.
Et si je ne sais pas répondre ?
C’est probablement l’un des messages les plus importants de cette formation : un professionnel a le droit de ne pas avoir immédiatement la réponse.
Face à une question intime, la pression peut pourtant être forte.
Pour éviter d’inventer une réponse ou de répondre uniquement avec ses propres représentations, l’équipe utilise notamment le principe du « parking à questions ».
Une question arrive -> On ne sait pas répondre. -> On la note et on y revient ensuite.
Cela permet de prendre le temps de vérifier une information ou de demander conseil.
Les formateurs eux-mêmes expliquent qu’ils ne sont ni sexologues ni juristes. Leur rôle consiste donc aussi à reconnaître leurs limites et à savoir différer une réponse.
C’est une posture professionnelle plutôt qu’un manque de compétence.
Et je trouve cette idée particulièrement importante : ne pas savoir n’est pas un problème. Faire semblant de savoir peut en être un.
Devenir formateur de ses propres collègues
C’est l’autre particularité de cette expérience.
Bénédicte, Rémi, Stéphanie, Muriel et Marine n’étaient pas formateurs de métier.
Ils ont pourtant accepté de transmettre à leur tour.
Au départ, il y avait forcément de l’appréhension. Certains ont même reconnu avoir mal dormi avant leur première formation.
La préparation en binôme a beaucoup aidé. Elle permet de se rassurer, de se compléter et de rebondir sur les interventions de l’autre. Les formations intègrent aussi des jeux, des vidéos et de nombreux temps d’échange.
Mais leur principale force était ailleurs : ils connaissaient leur terrain.
Ils connaissaient les jeunes, leurs collègues, les contraintes de l’établissement et les situations rencontrées au quotidien.
La théorie pouvait donc immédiatement être confrontée à la réalité.
Et c’est là que la transmission devient particulièrement intéressante.
Je transmets.
Les professionnels transmettent à leur tour.
Et, entre les deux, chacun apprend.
Une formation ne suffit pas : il faut faire vivre la démarche
Deux journées peuvent lancer une dynamique.
Elles ne suffisent pas à transformer durablement les pratiques.
La formation « Pas à Pas » s’organise d’ailleurs sur deux journées complètes. La première travaille notamment les représentations, les connaissances autour du corps et le référentiel commun. La seconde permet de revenir sur ces notions, de découvrir d’autres outils et d’aller plus loin sur des sujets comme l’orientation sexuelle, le genre ou les dispositifs existants dans l’établissement.
Mais le travail ne s’arrête pas là.
Il faut intégrer les nouveaux professionnels, actualiser les connaissances, partager les outils et continuer à échanger sur les situations rencontrées.
C’est aussi pour cette raison que la supervision peut avoir une vraie place.
Elle permet de prendre du recul, de questionner les pratiques et de ne pas rester seul face à une situation complexe.
J’accompagne justement les équipes et les institutions qui souhaitent travailler ces questions dans la durée, notamment à travers la supervision des équipes et des institutions.
La démarche peut également passer par des temps dédiés aux questions. L’équipe réfléchit notamment à la création d’une permanence autour de la vie intime, affective et sexuelle.
L’objectif est simple : permettre aux personnes accompagnées et aux professionnels de disposer d’un espace où les questions peuvent être posées.
« Pas à Pas » : une véritable aventure collective
Je tiens ici à remercier celles et ceux qui ont rendu cette expérience possible.
Le CMSEA, sa direction générale, la direction de l’établissement et les responsables qui ont soutenu cette démarche ont permis au projet de s’inscrire dans le temps.
Je pense aussi évidemment à Bénédicte, Rémi, Stéphanie, Muriel et Marine, qui ont accepté de devenir formateurs et formatrices à leur tour.
Le projet n’a pas été construit seul.
Le référentiel lui-même a été retravaillé avec l’équipe. Il s’agissait de partir de mon expérience, mais aussi de leur réalité professionnelle, afin de construire un outil réellement utilisable et transmissible.
C’est probablement cela que j’appelle l’intelligence collective.
Chacun apporte quelque chose.
Chacun repart avec quelque chose.
Et parfois, on apprend autant de ceux que l’on accompagne que l’inverse.
FAQ : vie affective et sexuelle en institution
Pourquoi former les professionnels à la vie affective et sexuelle ?
Parce que les questions liées à l’intimité peuvent surgir à tout moment et auprès de n’importe quel professionnel. Une formation permet de développer des repères communs et une posture plus cohérente.
Qui doit être formé ?
La formation peut concerner l’ensemble des professionnels en contact avec les personnes accompagnées. Éducateurs, infirmiers, psychologues, enseignants, personnels administratifs ou professionnels de nuit peuvent tous être confrontés à une question liée à la vie affective et sexuelle.
Que faire lorsqu’un professionnel ne connaît pas la réponse ?
Il n’est pas nécessaire d’avoir réponse à tout. Le professionnel peut accueillir la demande, reconnaître qu’il doit vérifier une information, puis rechercher une réponse ou orienter vers la personne compétente.
La vie affective et sexuelle concerne-t-elle uniquement les relations sexuelles ?
Non. Elle englobe également le corps, les émotions, les sentiments, l’intimité, les relations, le consentement, l’orientation sexuelle et la possibilité de choisir de vivre ou non une relation.
Vous êtes professionnel·le de santé, thérapeute ou éducateur·rice ?
Si vous êtes professionnel·le et que vous souhaitez approfondir ces aspects, je propose des séances de supervision en sexualité.