Nuances croisées - Episode 2
Avec Hajira Lamrabet
Dans le secret de mon cabinet à Genève, un mot revient souvent, murmuré avec une curiosité mêlée de gêne ou une excitation parfois mal dissimulée : le massage tantrique. Pour certain·es, c’est une révélation ; pour d’autres, un fantasme flou ou un territoire escorté de malentendus.
Derrière ces deux mots se cachent des projections et des imaginaires qu’il est temps de mettre en lumière. Pour ce 13ème épisode de mon podcast Parlons Cul-ture, j’ai eu le privilège de recevoir Hajira Lamrabet, créatrice des Jardins d’Agira, pour une conversation sans fard sur le toucher, les limites et la rencontre de soi.
Norah Lounas : sexologue clinicienne et créatrice du podcast
Sexologue clinicienne basée à Genève, j’accompagne depuis plusieurs années des personnes et des couples autour des questions de sexualité, d’intimité et de rapport au corps.
Dans ses consultations comme dans mon podcast, j’explore les liens entre sexualité, émotions, éducation et santé corporelle.
Vous êtes un particulier et ce sujet résonne avec votre histoire ou vos questionnements ?
N’hésitez pas à prendre rendez-vous pour une consultation individuelle et trouver un espace pour parler en toute sécurité.
Hajira : une pratique du tantra ancrée dans l’expérience du corps
J’ai découvert Hajira sur Instagram, à travers Les Jardins Hajira.
Hajira Lamrabet : Un Chemin de Vie Dédié au Corps
Hajira propose des massages tantriques à Lyon, en Suisse, en Allemagne, et au-delà depuis 17 ans, mais son parcours est loin d’être linéaire.
Autrefois assistante trilingue, sa vie a basculé lors d’une première rencontre avec le massage Ayurvédique : une révélation sur ce que le toucher peut apporter à la conscience du corps.
Sa quête l’a menée en Inde et en Thaïlande, où elle s’est formée aux massages traditionnels avant d’explorer la réflexologie, le Reiki et la sexologie. C’est finalement sa rencontre avec un maître Tao qui l’a poussée à quitter la théorie pour l’expérience pure.
« À force de trop vouloir apprendre, on finit par se cacher derrière la connaissance.”
Aujourd’hui, Hajira utilise le Tantra comme un outil de libération personnelle, particulièrement puissant pour réhabiliter la féminité et l’émotion dans des parcours de vie marqués par la répression du corps.
Le massage tantrique : une pratique entourée de projections
Loin des clichés de la « finition » sexuelle, le massage tantrique est avant tout un rituel de réunification.
Dès le début de notre échange, Hajira le dit clairement :
« Il y a beaucoup de projections dans cette pratique. »
Et c’est exactement ce que je constate en cabinet.
Le massage tantrique est rarement compris de la même manière d’une personne à l’autre.
Certain·es y voient une pratique spirituelle. D’autres quelque chose de sexuel. D’autres encore un soin du corps.
Mais rarement une articulation entre tout cela.
Une pratique qui interroge notre rapport au corps
Dans son travail, Hajira accompagne des hommes, des femmes et des couples.
Elle parle d’un cheminement. Un chemin pour :
- se rencontrer
- habiter son corps
- vivre une expérience émotionnelle profonde
Elle a d’ailleurs structuré son approche autour de ce qu’elle appelle le toucher de soi, un ensemble de rituels visant à :
« se réconcilier, se rencontrer dans ce rapport au corps. »
Ce qui ressort, ce n’est pas une technique figée. C’est une manière d’entrer en relation avec le corps.
Le but est de réhabiter pleinement son corps et ses émotions. Dans une société qui nous pousse à la dissociation (entre intellect, sexualité et émotions), le Tantra permet de retrouver un sentiment de plénitude et de ne plus se sentir « séparé·e ».
La Lenteur comme Remède
La clé du processus, c’est la lenteur extrême. Elle permet de « ramollir la carapace » de l’ego. Ce temps long est nécessaire pour que le système nerveux sorte du mode « alerte » et s’autorise à simplement être.
La Nudité : Un Outil de Liberté
On me demande souvent si la nudité est obligatoire.
Hajira est claire : elle est un outil pour faire tomber les masques sociaux. En laissant ses vêtements au vestiaire, on accède à une vulnérabilité qui est, paradoxalement, une immense force.
Le poids de la culture dans le rapport au corps
Un point particulièrement intéressant dans notre échange concerne la culture. Hajira observe des différences très concrètes selon les pays.
En France, elle remarque souvent une appréhension autour de la nudité. “On passe plus de temps à rassurer avant de rentrer dans l’expérience. »
À l’inverse, avec des personnes allemandes, hollandaises ou suisses :« On allait très vite dans le vif du sujet. Le postulat de la nudité était posé. »
Cette différence n’est pas anodine.
Elle s’explique, selon elle, par des histoires culturelles différentes.
Elle évoque par exemple le courant FKK en Allemagne, où la nudité est pensée comme non sexuelle.
À l’inverse, en France, elle observe un contraste :
« C’est un pays très connu pour son érotisme… mais ça reste au niveau de l’intellect. Et ça a du mal à redescendre dans le corps. »
Le tantra comme espace d’expérience
Ce qui traverse tout cet échange, c’est une idée simple :
le massage tantrique n’est pas seulement une pratique corporelle.
C’est une expérience.
Une expérience qui vient questionner :
- notre rapport au corps
- notre rapport à la nudité
- notre rapport à l’intime
Et surtout, notre capacité à habiter ces espaces sans les réduire à une seule dimension.
Déjouer le piège de la « finition »
C’est ici qu’il faut dissiper le plus grand malentendu.
Dans l’imaginaire collectif, le massage tantrique est souvent réduit à une prestation sexuelle avec « finition ».
Pourtant, cette confusion est largement entretenue par les praticiens eux-mêmes. Comme le souligne Hajira :
« Il est facile d’amener quelqu’un à l’éjaculation, mais il est bien plus complexe de l’amener à la plénitude. »
La facilité contre l’audace
C’est une réponse réflexe du corps, une solution de facilité technique. À l’inverse, amener quelqu’un à la plénitude demande une tout autre compétence. Beaucoup de masseurs et masseuses, faute de formation profonde ou de travail sur eux-mêmes, n’ont pas l’audace de tenir le cadre. Ils cèdent à la demande de finition car ils ne savent pas proposer autre chose que ce résultat immédiat et limité.
Le piège de la performance
Cette complaisance des praticiens renforce le conditionnement des clients. Beaucoup d’hommes arrivent avec une éducation corporelle centrée sur le résultat, courant après une décharge pour évacuer une tension
Pour Hajira, c’est une impasse :
- L’intention vs la pulsion : Le but n’est pas la décharge locale, mais la circulation de l’énergie dans tout le corps.
- Un cadre qui déprogramme : Pour contrer ces mauvaises habitudes prises ailleurs, Agira pose un cadre éthique strict dès le premier contact. Elle clarifie ce qui ne sera pas vécu pour permettre, enfin, de vivre l’expérience réelle du Tantra.
En refusant la « finition », l’initiatrice ne prive pas le client ; elle lui offre la possibilité de transformer une pulsion courte en un « délice » global et durable, là où le simple masseur se contente de répondre à une attente superficielle.
FAQ - Massage tantrique
Qu’est‑ce qu’un massage tantrique ?
Le massage tantrique est une pratique corporelle qui combine toucher, conscience du corps et énergie. Il vise à réconcilier le corps et les émotions.
Le massage tantrique est‑il sexuel ?
Bien qu’il soit parfois perçu comme sexuel, son objectif principal est d’explorer la présence, le toucher et le rapport intime à son corps.
Quelle est la différence entre massage tantrique et massage érotique ou bien‑être ?
Le massage tantrique se concentre sur la circulation de l’énergie et la conscience corporelle. Il n’est pas destiné à provoquer un orgasme, contrairement au massage érotique, ni uniquement à détendre les muscles, comme un massage classique.
Faut‑il être nu·e pour un massage tantrique ?
La nudité n’est pas obligatoire. Elle est un outil pour se libérer des masques sociaux et accéder à une vulnérabilité qui favorise une expérience plus profonde du toucher et de la présence corporelle.
Conclusion
Le massage tantrique ne se comprend pas en une définition simple.
Il se situe à la croisée de plusieurs dimensions.
Et c’est précisément cela qui le rend à la fois attirant… et difficile à saisir.
Ce que montre cet échange, c’est qu’au-delà de la pratique, il vient surtout révéler quelque chose de plus profond :
notre manière d’habiter — ou non — notre corps.
Pratiquer le massage tantrique, c’est s’offrir le luxe de la présence. C’est un chemin vers la souveraineté : se réapproprier ses sensations, son corps et sa dignité.
Aller plus loin :
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Vous êtes professionnel·le de santé, thérapeute ou éducateur·rice ?
Si vous êtes professionnel·le et que vous souhaitez approfondir ces aspects avec vos patient·es, je propose des séances de supervision en sexualité.